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vendredi 27 décembre 2013

Tomorrows Tulips-Experimental Jelly


Manifeste à la gloire de la paresse, Experimental Jelly aura bercé nos plus beaux moments de glande cette année. Dépourvu du moindre dynamisme, constamment à l’agonie, ce deuxième disque des Californiens Tomorrows Tulips a imposé petit à petit son romantisme déglingué, au point de devenir un indispensable disque de chevet.



Pour comprendre l’origine de ce romantisme illuminé, il convient de rappeler que Tomorows Tulips est le projet musical d’un certain Alex Knost, surfeur professionnel. Mais Alex Knost n’est pas de ces riders stéréotypés buveurs de redbull, loin de là. C’est un mec à l’ancienne, flottant les bras ballants sur sa longboard ; un mystique qui entretient un rapport presque religieux à l’océan, qu’il considère comme "une source d’illumination sur terre." Une philosophie de vie qui déteint forcément sur sa musique comme il le précise toujours dans la même interview : "Pour moi surfer et jouer de la musique sont des pratiques artistiques à mettre sur le même plan. C’est un peu comme être amoureux de deux filles en même temps."

Ces deux arts, il les aborde avec une décontraction presque indécente pour le commun des mortels. Mais la jalousie fait vite place à l’émerveillement quand on saisit la quiétude qu’il dégage et qui anime ce Experimental Jelly. Une sérénité ensoleillée qui prend pourtant place dans des pop-songs bordéliques, jouées au ralenti. Les premières écoutes du disque peuvent ainsi laisser dubitatif tant les repères manquent. Rappelons que Tomorrows Tulips fait dans la pop à trois accords, amatrice et lo-fi, pas accrocheuse pour un sou, encore moins efficace. Et si Alex Knost fait du surf de manière anachronique, la façon d'écouter sa musique l’est tout autant.


Experimental Jelly débute son voyage au cœur de la fatigue avec la magnifique "Flowers On The Wall", lancinante et traversée par des solos de guitare sans queue ni tête. Les influences sont à aller chercher chez des héros DIY comme Beat Happening ou Guided By Voices ("Dream Through", "A Waste"), parfois déclinées à la sauce californienne ("Vacation" ou "Wake Up", soit les Beach Boys sous sédatifs). La voix de Knost y est aussi pour beaucoup, épuisée et suppliante, non sans rappeler celle de Lou Reed comme sur "He Quits", monument de paresse avec son violoncelle ronronnant. Si l’on excepte la jam noisy "Misses Hash", l’album s’apparente à une collection de complaintes, recroquevillées sur elles-mêmes, qui trouvent leur beauté dans une constante instabilité. La fin d’Experimental Jelly est ainsi une chute libre : "Free" et "Mr. Sun" larguent définitivement les amarres, jouant une pop en perdition qui échoue finalement dans un rêve nommé "Internal Perm". Cette berceuse presque irréelle conclut parfaitement un disque sublime, car souvent insaisissable.
Punching Joe

Pour le plaisir (on appréciera à chaque fois la bande-son)



samedi 21 décembre 2013

Kevin Morby-Harlem River


C’est une bonne surprise de cette fin d’année, le New-Yorkais Kevin Morby livre son premier album solo, Harlem River, publié chez Woodsist. D’abord connu comme le bassiste de Woods, Kevin Morby a ensuite trusté le devant de la scène indie avec the Babies, groupe formé avec Cassie Ramone des Vivian Girls. Il y a un an les Babies sortaient d’ailleurs leur deuxième album Our House On The Hill où Kevin Morby s’affirmait un peu plus à travers des chansons à la mélancolie rock’n’roll irrésistible.



On est ainsi peu étonné de le voir se lancer en solitaire, armé d’un premier disque délicat et assez ambitieux. Il y a quelques semaines on croisait le chemin de Cassie Ramone à l’Espace B (elle aussi s’est lancée sous son propre nom), venue chantonner quelques unes de ses compositions, sympathiques mais un poil trop inoffensives. Kevin Morby évite lui l’écueil du gratouillage mignon en enrobant son Harlem River d’une production joliment travaillée. Les chansons  ne sont pas de simples ballades mais de belles pièces savamment pensées. "Harlem River" notamment qui, à l’aune d’un simple gimmick de guitare et d’une rythmique tâtonnante, déploie sur près de neuf minutes une ambiance lugubre. Le début de l’album est d’ailleurs parfait : "Miles, Miles, Miles" promène un arpège cristallin tout en pudeur, sur lequel la voix de Morby, d’une tristesse naturelle toujours bouleversante, plane sereinement. "Wild Side (On the Places You’ll Go)" est elle une des plus belles chansons entendues cette année, confirmant les talents de compositeur du New-Yorkais.

La suite du disque n’atteindra pas le niveau de ces trois premiers titres mais s’avère d’une qualité tout à fait respectable (si l’on excepte la plombante "Slow Train" en duo avec Cate Le Bon). Que ce soit dans un minimalisme folk ("If You Leave And If You Marry") ou dans la country western ("Reign"), Morby avance avec assurance. Si les chansons gardent cette fraîcheur qui caractérise son songwriting, on est assez loin de la spontanéité fougueuse du premier LP des Babies. L'écriture de Kevin Morby est aujourd'hui animée d’une sagesse tout aussi touchante, incarnée dans un Harlem River, lent et enchanteur, qui en fait un très beau disque de canapé.
Punching Joe

mardi 12 novembre 2013

Slumberland Records : premières années



Il y a longtemps nous vous parlions des recrues récentes de Slumberland comme Veronica Falls ou Big Troubles, pour constater que le label n’avait rien perdu de sa superbe. C’est justement cette superbe qui est à l’honneur dans ce billet ; ces sons qui ont bâti l’identité à la fois popeuse et bruitiste du label, et dont les petits nouveaux susnommés se sont joyeusement inspirés.
En 2009, Slumberland fêtait ses vingt années d’existence en concerts et certains anciens répondaient présents sur scène, comme Lorelei ou Henry’s Dress. Nous nous sommes plongés dans la discographie des premières années du label pour extraire douze merveilles, des morceaux de groupes phares et historiques comme Velocity Girl, et des pépites davantage oubliées comme celles de Jane Pow.
Longue vie à Slumberland !






1. Black Tambourine, Throw Aggi off the bridge (Complete Recordings, SLR, 1999)
2. Velocity Girl, Why should I be nice to you ? (My Forgotten Favorite, SLR, 1992)
3. Jane Pow, Shut Down (Warm Room, 1991)
4. Whorl, Maybe it’s better (Maybe It’s Better, SLR, 1992)
5. Rocketchip, I love you like the way I used to (A Certain Smile, A Certain Sadness, SLR, 1996) 
6. Lorelei, The bitter air (The Bitter Air, SLR, 1992)
7. The Ropers, Cool self (The Ropers, SLR, 1994)
8. Swirlies, Sarah Sitting (Didn’t Understand, SLR, 1992)
9. Henry’s Dress, Target Practice (Bust’Em Green, SLR, 1996)
10. Honeybunch, Mine your own business (Mine Your Own Business, SLR, 1992)
11. Stereolab, John cage bubblegum (John Cage Bubblegum, SLR, 1993)
12. Lilys, Elizabeth colour wheel (In The Presence Of Nothing, SLR, 1992)

Hanemone

mardi 29 octobre 2013

Introduction to Kelley Stoltz


Après trois albums chez Sub Pop, le résident de San Francisco Kelley Stoltz signe Double Exposure sur Third Man Records, label avec lequel il partage une même origine, le Michigan. Dans le circuit depuis près de 15 ans il n’en reste pas moins un éternel outsider, injustement méconnu de ce côté de l’Atlantique, alors que sa discographie regorge de grandes chansons pop. Multi-instrumentiste génial, orfèvre du son analogique et producteur inspiré (the Mantles, Sonny & the Sunsets…), il était là avant que la scène de San Francisco ne prenne la fière allure qu’on lui connaît aujourd’hui. Pour tous ces musiciens il reste d’ailleurs une figure tutélaire, souvent cité comme influence, notamment pour sa manière de penser la musique et de magnifier le Do It Yourself, gage de liberté créatrice. 

Grand fan du songwriting immatriculé années 60, de Brian Wilson aux Beatles, en passant par Syd Barrett, les Zombies ou Nick Drake, Kelley Stoltz en a gardé le savoir-faire dans l’approche de la pop-song, tout en mettant en avant sa sensibilité à travers des arrangements fouillés, remplis de bidouillages et de boucles étranges. 

Pour s’y retrouver dans cette discographie abondante, on a décidé de faire une playlist qui donne un large aperçu de sa carrière. Dès débuts lo-fi de The Past Was Faster (1999) et Antique Glow (2001) jusqu’au brillant Double Exposure (2013) en passant par la période Sub Pop (To Dreamers, Circular Sounds, Below the Branches) ou encore son album de reprises d’Echo & the Bunnymen, voici 12 chansons qui, on l’espère, serviront de porte d’entrée pour ceux peu familiers du monde merveilleux de Kelley Stoltz.





1-Popular Diseases (The Past Was Faster, Telegraph Compagny, 1999)
2-Vapour Trail (The Past Was Faster, Telegraph Compagny, 1999)
3-Underwater's Where The Action Is (Antique Glow, self-released, 2001)
4-The Sun Comes Through (Below the Branches, Sub Pop, 2006)
5-Prank Calls (Below the Branches, Sub Pop, 2006)
6-Stars Are Stars (Echo & the Bunnymen cover) (Crockodials, Beautiful Hapiness, 2006)
7-Your Reverie (Circular Sounds, Sub Pop, 2008)
8-I Nearly Lost My Mind (Circular Sounds, Sub Pop, 2008)
9-Pinecone (To Dreamers, Sub Pop, 2010)
10-I Remember, You Were Wild (To Dreamers, Sub Pop, 2010)
11-Marcy (Two Imaginary Girls, Les Disques Steak, 2012)
12-Kim Chee Taco Man (Double Exposure, Third Man, 2013)
13-Interview
Punching Joe

vendredi 18 octobre 2013

The Fresh & Onlys-Soothsayer EP


Au même titre que Thee Oh Sees et Ty Segall, les Fresh & Onlys étaient présents dans l’épicentre du séisme sonique survenu autour de la Baie de San Francisco. Pourtant ils se sont rapidement mis à l’écart de ce fracas, contrairement à leurs collègues qui, eux, plus que jamais, surfent sur le raz-de-marée rock’n’roll. Il est vrai que la troupe de Tim Cohen a toujours préféré les mélodies bien troussées aux riffs sanguinolents. Au point de signer l’an passé Long Slow Dance, un disque lorgnant clairement vers la pop 80s, édité par le label new-yorkais Mexican Summer, figure de proue de l’indie actuel. Et si l’album était encore une fois porté par un songwriting irréprochable et une classe à toute épreuve, il a définitivement expédié les Fresh & Onlys sur une autre orbite, puisqu’au même moment Ty Segall sortait l’explosif Slaughterhouse et Thee Oh Sees préparait le rutilant Floating Coffin. Quel avenir alors pour les Fresh & Onlys ? Vont-ils devenir un fabuleux groupe pop qui serait enfin récompensé pour son génie, ou au contraire une formation indie lambda, au son pépère et aux chansons rassurantes ?


Ce nouvel EP, toujours chez Mexican Summer, donne quelques éléments de réponse. Soothsayer est clairement dans la lignée de Long Slow Dance. La chanson titre ouvre le disque dans un nuage de reverb étiquetée années 80, où la voix de Tim Cohen résonne magnifiquement. Et si des synthés viennent aérer un peu plus la composition, on reconnait la patte Fresh & Onlys grâce à une rythmique atypique et marquée. Ensuite "God of Suez" susurre un riff jangly à tomber par terre, prolongeant la longue liste des grands morceaux écrits par le groupe. Le reste de Soothsayer est malheureusement bien en dessous des attentes. "Glass Bottom Boat" sonne vaguement comme du Gun Club de la fin des années 80, mais au moment où la chanson devrait décoller (ce que sait très bien faire le groupe d’habitude), seules des trompettes mollassonnes viennent étirer le tout. "Deluge of War" souffre d’un mal encore plus grave, celui de ces titres à la production gonflée qui sonnent fatalement creux. En ce sens elle se rapproche de la vacuité romantique exposée par Wymond Miles sur son nouvel album Cut Yourself Free. "Forest Down Annie" ne fait guère mieux avec ses six minutes de pop étrange mais ronronnante, non sans rappeler Magic Trick, la magie en moins. Enfin, "Drugs" sauve un peu la mise, sans être pour autant mémorable.

Les Fresh & Onlys sont donc à un carrefour important de leur carrière : toujours à l’aise pour composer des chansons sublimes, ils sont aussi capables de s’enfoncer tête baissée dans une pop maniérée sans grande inspiration. Et, pour la première fois, des doutes s’installent en vue du prochain album. En attendant, Magic Trick semblerait être de retour et ça c’est une excellente nouvelle.
Punching Joe

mercredi 2 octobre 2013

The Everywheres-s/t LP + Slow Friends K7

The Everywheres sont arrivés ici par une porte dérobée. Après une première écoute, leur musique m’apparaissait comme l’archétype d’une certaine pop psychédélique, joliment enrobée dans un son analogique et lo-fi, mais finalement sans sève. Ils ont été sauvés par une pulsion d’exotisme, lorsque j’ai découvert leur ville d’origine, Halifax en Nouvelle-Ecosse. Quelques clics plus tard je me promenais sur cette péninsule canadienne inconnue pour moi, porté par le son de leur premier LP. La balade sur StreetView, dans des paysages intrigants où l’océan côtoie la forêt, s’est terminée dans un cul-de-sac, quelque part au nord, avec la magique "What It Grow" qui semblait faire onduler l’eau à l’horizon. J’ai alors pris toute la mesure de la musique des Everywheres, taillée pour l’errance.


Ce premier LP a été pressé en nombre limité par le label US Father / Daughter. Les huit chansons qui le composent s’inscrivent dans la lignée sonique de plusieurs groupes actuels, comme White Fence, Blackfeet Mystic Braves ou les Young Sinclairs ; ceux-là même qui aiment manipuler la pop psychédélique avec la plus grande délicatesse. Si des titres comme "Other State", "Watch it Grow" ou "Strangers Below the Wire" se détachent, le disque fait tout de même preuve d’une certaine linéarité, tissant des ambiances qui devraient laisser de côté les plus hargneux, insensibles aux mélodies cristallines envoûtantes. Pour les autres, il n’y a qu’à s’abandonner dans ces nappes de guitares gavées de reverb, extraites d’un rêve étrange et nébuleux.


Je vous conseille également leur première cassette, Slow Friends, d’une volupté égale, mais où le son des Everywheres prend une tournure plus folk et indie-pop, quelque part entre Real Estate et Campfires. On y retrouve quelques superbes chansons comme "Slow Friends", "Tripping", "Frightened Face" ou encore "Breeze Friends", jouées avec une décontraction tellement communicative qu’elles se transforment en ode à la glande.
Punching Joe

vendredi 13 septembre 2013

Scott & Charlene’s Wedding-Any Port in a Storm


Craig Dermody a formé Scott & Charlene’s Wedding à Melbourne, avant de déménager pour New York, ville qu'il a toujours fantasmée. Après quelques galères, le temps de trouver un nouveau groupe et de se familiariser avec la grosse pomme, il enregistre Any Port in a Storm, qui succède à l’excellent Para Vista Social Club. Désormais moins saturé, son indie-rock se pare de contours plus pop à travers 11 chansons habitées par la personnalité sensible de leur auteur.

La musique de Scott & Charlene’s Wedding a quelque chose de fondamentalement ordinaire et spontanée. Graig Dermody ne s’en cache pas d’ailleurs, il écrit et chante comme ça vient; sur la vie, ses pensées, ses angoisses. C’est un songwriter dans l’âme, qui pense d’abord à ses chansons, avant d’en imaginer le son. Sur Para Vista Social Club il cachait néanmoins son jeu de guitare, qu’il jugeait approximatif, derrière des distorsions qui donnaient une tonalité velvetienne à sa musique. Avec Any Port in a Storm il a confié l’enregistrement à Jarvis Taveniere de Woods, qui a clarifié tout ça et donné une patine indie-pop à ces titres délicats.


Il n’a pas pour autant perdu sa nonchalance indie-rock. Un détachement qui n'est pas sans rappeler celui de Pavement et de leurs mélodies universelles. Car Craig Dermody est un pur produit des années 90 et ne manque pas de le souligner. Il intitule même une des ses chansons "1993" pour y conter la folie des playoffs NBA cette année là. La base de toutes les compositions est élémentaire : raconter des histoires, et souvent son histoire, à l’aide de trois accords convaincus et d’une voix bavarde. La formule est simple, efficace,  et semble pouvoir être répétée à l’infini, sans lasser.

Même s’il est très homogène, Any Port In a Storm alterne habilement les passages accrocheurs ("Jackie Boy", "Downtown", "Charlie’s in the gutter") et ceux plus aériens ("Lesbian Wife", "Junk Shop", ou la belle balade "Spring St"). On retiendra l’excellent travail de Michael Caterer à la guitare solo qui tapisse le disque des ses riffs indie-pop scintillants. Une élégance seyant parfaitement aux compositions de Dermody qui trouvent ici un écrin idéal pour se déployer. Sans fard, la musique de l’Australien brille dans sa fragilité, toujours tiraillée entre insouciance et désenchantement.
Punching Joe

mercredi 4 septembre 2013

Interview : Theo Verney


En avril dernier, le label londonien Italian Beach Babes a sorti le premier E.P de Theo Verney sous format cassette. Sobrement nommé T.V E.P, celui-ci n’a rien pour déplaire. Par doses exquises et bien mesurées vous pourrez goûter des notes psyché et indie suaves, des riffs garage enjoués, des poussées grunges charnues, peut-être même quelques intonations prog et stoner capiteuses. Bref un breuvage incroyablement doux et percutant à la fois. Quand, en traînant sur le site du label, j’ai appris que le jeune homme (22 ans), résident de Brighton, avait tout enregistré seul chez lui, j’ai été d’autant plus bluffée. J’ai voulu en savoir plus.


  Explique-moi comment tu travailles et quelle est la genèse de T.V E.P ?
T.V E.P est le résultat de mon projet solo après mon départ du groupe dans lequel je jouais avant (dont il ne tient pas à parler). J’enregistre et je joue tous les instruments moi-même. Je commence avec quelques idées à la guitare et puis je construis la chanson en y ajoutant des couches successives. 

  Qu'est-ce que tes paroles racontent ?
Généralement elles reflètent mes sentiments et mes pensées au moment où j’écris. Certaines peuvent être très abstraites.




  Comment ta collaboration avec Italian Beach Babes Records a démarré ?
Mes potes Boneyards ont sorti un de leurs EP avec eux, alors je leur ai envoyé un email, tout simplement.

  T.V E.P est disponible seulement sur cassette, qu’est-ce que tu penses de ce support ?
Les cassettes c’est génial. C’est peu cher à produire et en même temps ça permet d’avoir quelque chose de physique à posséder.

  Peux-tu me dire quelques mots sur l’artwork de T.V E.P ?
Le dessin est de Tatiana Kartomten. Je voulais que ça représente l’ennui, la frustration et je trouve qu’elle sait capturer ces sentiments d’une très belle façon. Les chansons de l’E.P tournent autour de ces sujets.




  Les dessins de Tatiana Kartomten sont aussi sur des pochettes de projets de Ty Segall (Sloughterhouse et Fuzz). Tu te sens proche de ce qu’il est, de sa musique ?
Ty est un type super. J’ai joué avec lui l’année dernière, c’est un très bon souvenir, un des meilleurs concerts où j’ai pu aller. J’aime bien sa philosophie d’enregistrer beaucoup de musique, à tour de bras, j’essaye de faire pareil.

  Qui joue avec toi sur scène ?
Mes meilleurs amis : Joe "le Humble" et Alex "batterie saignante Murphy". 

  Comment est la scène musicale à Brighton en ce moment ?
Je trouve que la scène là-bas craint plutôt. Il n’y a pas grand monde qui va aux concerts. Mais il y a de bons groupes, comme Birdskulls que je produis et qui sont de bons amis. Le Green Door Store est probablement le meilleur endroit où aller.

  Tu produis d’autres groupes ? 
Je suis producteur, c’est mon job. C’est cool parce que je travaille souvent  avec des amis et ça me permet aussi de m’ouvrir à un large éventail de genres.

  Plus généralement qu’est-ce que tu penses de la scène rock anglaise aujourd’hui ?
Je pense que de manière générale elle va de mieux en mieux, sans aucun doute. Il y a beaucoup de petits labels qui sortent de très bonnes choses comme Art Is Hard, Italian Beach Babes, Hate Hate Hate

  Qu’est-ce que tu écoutes en ce moment ?
En ce moment j’écoute surtout Black Sabbath qui est mon groupe préféré depuis que je suis enfant, et aussi Uncle Acid et les Deadbeats. Des trucs assez heavy en fait, des groupes comme Sleep et Electric Wizard.

  T’as écouté le dernier Black Sabbath d’ailleurs ?
Il est super cool. De toute façon un truc impliquant Rick Rubin et Sabbath ne pouvait être qu’une tuerie. 

  Est-ce que tu as des influences cachées ? Des trucs que tu aimes écouter mais qu’on n’entend pas vraiment dans ta musique.
J’adore le hip hop, Mobb Deep, Nas et M.O.P font partie des trucs que j’aime le plus écouter.

  Comment tu décrirais ton propre son ?
Du grunge garage psychédélique ?

  Quelle est la dernière œuvre que tu as vraiment aimé, qui t’a touché ? Ça peut être un album, un film, un roman, un dessin, n’importe quoi.
Je n’arrive pas vraiment à me souvenir de quelque chose qui m’ait touché…Je pense que voyager dans des endroits cool m’aide à me renouveler, à m’inspirer.

  Quels sont tes futurs projets ?
De grandes choses !



 Hanemone

dimanche 1 septembre 2013

Bande à part

La cassette à la rescousse
D’abord raillée pour son côté ringard et sa qualité sonore peu sûre, la cassette revient en force depuis quelques temps, soi-disant sous l’impulsion de la fameuse retromania ambiante. Pourtant, bien plus qu’une mode, c’est aussi, et surtout, un objet pas cher à produire, qui permet aux groupes lassés du tout numérique de pouvoir laisser une trace, quelque chose de palpable et d’insolite.

Il est difficile de ne pas associer le retour de la cassette audio au label californien Burger Records qui dès 2007 s’est lancé dans ce business alors considéré comme obsolète. Il aura pourtant fallu attendre quelques années supplémentaires pour que des gros médias US, de Pitchfork jusqu’au Los Angeles Times, mettent vraiment en avant cette petite structure de passionnés. On se souvient notamment de la Kitty Comp parue à l’été 2012 qui avait permis à Burger d’attirer l’attention. Pour rappel, Burger avait fait une compilation de charité pour opérer un chaton que les employés avaient retrouvé écrasé devant les locaux du label. Une initiative façon Trente Millions d’Amis qui a même été réitérée quelques mois plus tard, cette fois pour opérer un teckel, avec la the Wiener Comp, épuisée en quelques jours. Aujourd’hui, avec son catalogue foisonnant, Burger Records est donc mondialement connu et jouit d’une notoriété non négligeable dans la sphère des indépendants, sans pour autant lâcher ses précieuses cassettes, son esprit branleur et son savoir-faire DIY.

Ce format désuet, symbole des années 80, est en effet en vogue ces derniers temps et il est de moins en moins rare de voir des musiciens, issus des scènes indépendantes, avoir recours à la bande magnétique pour enregistrer et diffuser leurs chansons. A tel point que les articles fleurissent désormais, essayant de comprendre cette "tendance" et n’hésitant pas à s’imaginer un revival de la cassette, à la manière du vinyle. Un documentaire sur le sujet va même voir le jour, tandis qu’un Cassette store day se tiendra le 7 septembre prochain. A cette différence près, que si l’utilisation du support vinyle est marqué d'un cérémonial et de codes assez similaires à il y a 60 ans (sauf peut-être pour les hipsters qui n’écoutent pas les vinyles qu’ils achètent), celle de la cassette n’est plus tout à fait la même que lors de sa popularisation.


La cassette commence à se répandre au début des années 80 grâce aux nouvelles possibilités qu’elle apporte : la mixtape, la copie, les compilations et bien sûr son aspect nomade avec l’arrivé du baladeur K7. Sans la mixtape, le hip-hop n’aurait sans doute pas pu quitter les quartiers défavorisés du Bronx et être diffusé dans ceux plus branchés de Manhattan, puis à travers le monde. De même pour de nombreux groupes confidentiels qui sans la compilation et la copie n’auraient pu trouver un public, à l’époque où le web n’en était qu’à ses balbutiements. Avec le fameux Walkman les jeunes ont enfin pu s’affranchir du salon familial et écouter dans la rue les musiques qui les faisaient vraiment vibrer. Mais de tous ces avantages, la cassette en 2013 n’en possède plus aucun. Blogs, I-pod, playlist Spotify, échange de disque dur, Cloud, sont les nouvelles pratiques qui ont supplanté les innovations de la cassette et qui, de part leur facilité d’utilisation et leur immatérialité, s’imposent comme les meilleurs moyens de diffuser et partager la musique.

« La cassette, c’est un bon moyen de commencer, en gérant vraiment l'ensemble du processus, sans intermédiaire » Paul du groupe Volage

Pourtant, il y a bien une caractéristique propre à la cassette qui a su traverser les décennies : son appartenance à l’esthétique Do it yourself. Des marques de matériel audio comme Tascam vont par exemple mettre sur le marché des enregistreurs cassette, 4 ou 8 pistes, qui vont faire le bonheur des groupes fauchés. Alexandre, à la tête du label Croque Macadam et très attaché à la cassette, nous rappelle d’ailleurs l’importance qu’ont pu avoir ces pratiques : La cassette était vitale dans les milieux DIY des années 80. Il y avait une énorme scène cassette. D'ailleurs un certain nombre de volumes des Messthetics (compilations sur les scènes indés DIY) sont consacrés aux cassettes DIY. On y trouve des choses très intéressantes et hors du commun. Globalement c'est de la musique expérimentale mais on pouvait aussi trouver de la super pop comme les Cleaners from Venus ! On pense également à Daniel Johnston qui utilisait la bande magnétique pour enregistrer et dupliquer ses premiers disques, chez lui, dans son garage.



C’est cet esprit que de nombreux groupes reprennent aujourd’hui, souvent aidés par du matériel d’époque (alors que Sony a arrêté fin 2012 sa production d’enregistreurs cassette) et poussés par l’envie de produire quelque chose de personnel. Glenn Brigman du groupe indie-pop américain Triptides avoue sans détour son attachement à ce matériel bon marché : On bosse toujours sur notre Tascam 8 pistes. C’est simple, efficace, et ça apporte un charme rétro qu’on aime beaucoup. Avec ce matériel on peut vraiment produire le son qu’on veut, c'est-à-dire quelque chose d’épais mais aussi d’énergique. Le genre de sensation qu’on ne retrouve pas dans le numérique, où tout semble fragile. 

Paul du groupe français Volage, qui a sorti son premier EP sur cassette, explique lui aussi en quoi cela a été une évidence : La cassette c'est le support analogique le plus cool qu'on ait trouvé. Pour nous c'était un bon moyen de commencer, en gérant vraiment l'ensemble, sans intermédiaire. Et ça permettait en plus de travailler un peu le packaging sans trop de frais. Il y a l’idée du bel objet. Le vinyle c’est un super objet, c’est un vrai choix dans un shop. La cassette c'est pareil, c’est ludique et souvent en petits tirages, donc assez rares. On voulait être contents du tout. On s’est même amusés à faire des pochettes hyper débiles. C’est aussi le premier support qu'on ait connu enfants. On continue même à enregistrer sur des 4 pistes.

Il est vrai qu’en terme de coût de production la cassette est le support le plus cheap. Entre 40 centimes et 2 euros pour l’objet, 30 centimes et 2 euros pour le boitier, l’impression des covers souvent faite maison, il est assez facile de sortir une petite centaine de cassettes et de les vendre à la fin des concerts. D’ailleurs Alexandre, bien qu’amoureux du microsillon, n’exclut pas de sortir des cassettes sur Croque Macadam : Je comprends ce retour de la cassette quand je vois ce que ça coûte de faire un vinyle, ça douille ! Quand tu es un petit label vendre 300 ou 500 copies en vinyle c'est un vrai sacerdoce. Alors que faire 100 copies en cassette c’est un investissement bien moindre donc tu peux prendre plus de risques et t’as moins de quantité à écouler. Beaucoup de labels choisissent cette solution à cause de sa facilité de mise en œuvre, et je les comprends totalement !



Il reste néanmoins que l’objet est souvent pointé du doigt pour ses qualités sonores médiocres. Et ce n’est pas Guilhem, journaliste musical, aimant le son diffusé en 33 tours par minutes qui défendra ce support qu’il juge parfois gadget : La cassette a pour seul avantage le fait qu'elle soit facile à transporter (et encore, les nouvelles voiture ne peuvent plus lire une cassette aujourd’hui). En dehors de ça, la qualité de son est médiocre, il y a un souffle horrible et les aigus passent très mal. Sans parler de la bande qu'on a peur de casser à chaque fois que l'on rembobine, crayon à papier en main, ou qui peut se dérouler d'un coup sans prévenir en pleine lecture. Même pour un groupe que j’adore, je ne me vois pas du tout acheter une cassette, ce qui rend ses sorties exclusives sur ce support extrêmement frustrantes. Et là je pense notamment au coffret de the Go que Burger a fait paraître sur cassette l’année dernière. Malgré tout, je reconnais que c’est un support utile et qui doit exister, car sans lui des sorties, et donc des groupes, ne verraient pas le jour.

De ces critiques, Paul de Volage préfère y voir des qualités : D'un point de vue purement technique il est clair que la qualité sonore est bien meilleure avec un CD par exemple, il y a une dynamique beaucoup plus grande que celle de la bande magnétique. Mais j’ai tendance à dire que les défauts des cassettes sont en fait ses avantages. Pour les amoureux, comme nous, du son analogique, il y a sur ce petit support un peu cheap cette chaleur propre qu’on ne retrouve pas sur du numérique. Par exemple la saturation produite par la bande est très recherchée, c’est presque inimitable numériquement. Moi  par exemple je pousse volontairement un tout petit peu les niveaux lorsque je les duplique pour créer cette saturation de la bande. C'est tout simplement un autre langage, précise-t-il.

« La cassette est plus désirable. C’est un non-sens technologique et c’est ça qui la rend intéressante. » Alexandre
Erika Iris Simmons
Un autre langage qui traduit, comme le retour du vinyle, l’écœurement de beaucoup pour le tout numérique et cette irrépressible envie de pouvoir tenir quelque chose entre ses mains. La montée actuelle de la cassette est en partie liée à la dématérialisation, ça participe à un état d'esprit général de "slow technology", d’autant qu’il y a un côté désuet qui parle à beaucoup de nos jours, précise Alexandre avant de poursuivre : la cassette est plus désirable, c’est un non-sens technologique et j'imagine que ça la rend intéressante ! Le label Burger a aujourd’hui un petit succès car il s'est mis tôt sur le créneau, quand ça n'intéressait personne. Ils ont profité de ce désintérêt pour sortir des gros disques et quand le truc a commencé à prendre, ils étaient bien déjà bien installés.

Cette pulsion de la "re-matérialisation" de la musique a néanmoins peu de chances avec la cassette d’atteindre les grands circuits de distribution et les majors, comme peut le faire actuellement le vinyle. A priori donc, on n’est pas prêt de retrouver une K7 du dernier David Guetta à 15 euros dans les rayons de la Fnac, même si des "gros" indépendants commencent à s’y mettre (Domino, Bella Union, 4AD avec le Cassette store day notamment). En attendant elle bourgeonne sur les étals des disquaires indépendants, comme à Pop Culture Shop, rue Keller à Paris, où Fred vend depuis quelques temps des cassettes, un format, selon lui,  à la qualité aléatoire mais qui reste démocratique, grâce à un prix jusqu’à trois fois moins cher que le vinyle, tout en étant limité, donc rare, à cause de son faible tirage. 

Paul est de cet avis : Dans le contexte actuel, elle a d'abord un rôle marketing pour les petits groupes. Rendre le produit final sympa avec un coté très cool. Face à l’ampleur de la révolution numérique elle est finalement peu de chose. Si Alexandre croit en la cassette, il reste prudent et réaliste, préférant profiter du moment présent : Son rôle est assez mineur, c’est une charmante anomalie. J'ai tendance à dire que le phénomène cassette ne va pas prendre d'ampleur, mais il ne faut jurer de rien. Le vinyle est plus noble, plus intemporel en un sens. Les groupes, comme les auditeurs, qui veulent retrouver un format physique se tourne naturellement vers celui-ci. C’est pour ça que j’ai le sentiment que les disques tiendront mieux dans le temps, alors que ça me semble plus fragile pour la cassette. Une fragilité dans laquelle de nombreux groupes sans-le-sou sont obligés de se réfugier s’ils veulent laisser une trace de leur passage.
Punching Joe

mardi 20 août 2013

Thee Oh Sees-Moon Sick EP


Présenté comme les chutes de Floating Coffin, le dernier album studio de Thee Oh Sees, l’EP Moon Sick est sorti en avril dernier à l’occasion du Record Store Day .

J’avais émis quelques réserves sur Floating Coffin, un excellent disque certes, mais où la troupe de John Dwyer pêchait parfois par facilité, notamment sur quelques morceaux kraut-punk qui avaient du mal à décoller. Un style nerveux et psychédélique, désormais la marque de fabrique du groupe, que l’on retrouve ici sur "Human Be Swayed", une chanson cool mais finalement sans surprise, tant les Oh Sees semblent capables de produire ce genre de schémas en série.

Une vraie chute de studio en somme, heureusement entourée de trois autres morceaux plus aventureux. "Grown In A Graveyard" d’abord, transpercé par des bidouillages électroniques et où Mike Shoun se transforme en boite à rythmes impitoyable. Il ne serait d’ailleurs pas étonnant que Dwyer ait composé ce titre au moment où il préparait la réédition des maniaques La Machine chez Castle Face. "Sewer Fire" ensuite, où Lars Finberg de the Intelligence vient infecter le son des Oh Sees de touches post-punk vivifiantes. L’EP se termine avec "Candy Clock", friandise de pop-sixties agrémentée de Kelley Stoltz au clavecin et de Kristen Dylan Edrich (the Mallard) au violoncelle. Un très bon EP donc, qui élargit un peu plus la palette sonique de Thee Oh Sees.
Punching Joe

vendredi 16 août 2013

The Readymades-I’m a Man, I’m a Flower

Made in Sacramento 2/2



Après un premier épisode consacré à l’histoire de Public Nuisance, les génies sixties oubliés, on effectue un bond dans le temps pour se retrouver à l’orée des années 2000 avec the Readymades. Une plongée au-delà du lo-fi en compagnie d’une bande de gamins bien trop timbrés pour se faire une place à l’époque du "garage Converse".

C’est par une orgie rock’n’roll débridée que se conclue l’unique album des Readymades de Sacramento I’m a man I’am a flower. Une reprise apocalyptique de "Wild Thing", de plus de dix minutes, sous forme d’un jam sur-saturé qui se perd rapidement dans un brouillard de larsens, et autres sons inidentifiables, fascinant. Et forcément on pense aux Hunches, référence des années 2000 dans la catégorie "garage de l’extrême", dont la musique, trop brûlante pour cette période tiède, était animée par la même furie.


Pourtant, en bon groupe de lycée éphémère, les Readymades n’auraient jamais dû enregistrer de chansons. Le bassiste Charles Albright se souvient : "Nous étions trop jeunes pour penser à sortir un disque. En fait, les chansons ont été enregistrées après notre séparation. J’étais très attaché à ce groupe alors j’ai motivé tout le monde pour qu’on enregistre quelque chose, au cas où…j’ai bien fait finalement. On a aussi failli sortir deux 45 tours, un autoproduit et un sur le label de Scott Soriano, Moo-La-La Records, mais aucun n'a vu le jour." En effet, Charles a bien fait puisque douze ans plus tard le label de Los Angeles Mt.St.Mnt. (Mount Saint Mountain) vient d’éditer ces enregistrements inédits captés chez Chris Woodhouse, créant l’album I’m a Man, I’m a Flower, soit 13 titres garage-punk parfaitement amateurs et destructeurs.

Cette énergie folle, dénuée de considération pour le son, qu’on pourrait qualifier de no-fi, est le produit de la rencontre entres quatre ados désintéressés, qui voulaient simplement faire du bruit dans leur cave : "Le groupe s’est formé à la fin des années 90, poursuit Charles Albright, et était composé de moi-même à la basse, Candice Adams au tambourin, Jeff Melendez derrière les fûts et Sir Richard M. Haley au chant et à la guitare. On s’était rencontré dans un lycée de la banlieue de Sacramento. Avec Candice et Jeff on avait un groupe de punk hardcore, Milhouse SMF tandis que Richard jouait dans Wil Sweeties, un groupe fortement influencé par Billy Childish. On n’avait aucune ambition si ce n’est d’avoir un groupe ensemble et de tenter des choses. Je n’avais jamais joué de basse et Richard voulait s’essayer au chant."


De cette formation hasardeuse se dégage une tornade de spontanéité qui redonne foi dans le mot rock’n’roll. Cette immédiateté est d’ailleurs soulignée dans le nom même du groupe, en référence à Marcel Duchamps. Essentiellement composé d’éjaculations garage-punk d’1m30, I’m a Man, I’m a Flower, est un disque fracassé où rien ne tient debout, où tout dérive. On aperçoit donc les Hunches, mais aussi l’ombre titubante des Mummies tout comme le groove déchiré des Cramps. A côté de la plaque, les Readymades l’étaient donc forcément : "A l’époque on ne se sentait proche de personne. On jouait beaucoup avec les A-Frames, un super groupe. The Wizards aussi, des potes de Sacramento mais que personne ne connait. En fait on ne se retrouvait dans aucune scène garage à la mode à l’époque. Il y avait beaucoup de poseurs, ça ne nous correspondait pas. Finalement on avait plus de choses en commun avec des groupes actuels, comme Ty Segall, Thee Oh Sees ou toute la constellation Burger Records. Enfin je ne vais pas nous comparer à eux, ils sont bien meilleurs." 

Le groupe se sépare à l’amiable, les membres étant engagés dans d’autres formations (les Duchess of Saigon pour Richard M. Haley et une carrière solo pour Albright). Reste donc un disque, témoignage d’une période éphémère qui a cependant permis aux Readymades d’écumer les petites salles de concert de la côte Ouest : "Si l’on n'a rien sorti, on a quand même fait beaucoup de concerts. Je me rappelle de premières parties des Urinals, des High Fives. On a même dû ouvrir pour les White Stripes, mais je ne suis plus sûr. On ne faisait pas l’unanimité mais on rigolait bien quand on se rendait compte qu’on faisait fuir les gens. J’ai même fait une cassette avec les rires des spectateurs qui se foutaient de notre gueule lors d’un concert à San Jose." Pourtant, aujourd’hui, on n’a plus envie de rire, bien trop triste à l’idée qu’on ne pourra jamais voir Richard Albright et sa bande jouer "Ad Reinhardt Syndrome" ou la sublime "Pink". Tout comme on ne pourra probablement pas mettre la main sur le vinyle de Mt.St.Mnt., réédité à seulement 100 exemplaires ayant déjà trouvé leur propriétaire.

Quand à Sacramento, notre fil conducteur, Richard Albright nous en livre une vision loin des stéréotypes : "Sacramento est un ville attachante, qui mêle l’esprit de la Baie de San Francisco, toute proche, avec une ambiance Midwest. La vie y est très agréable et il ne faut pas la sous-estimer. Ma famille a ses racines là bas et je fais de mon mieux pour mettre en avant ses qualités et en faire un endroit cool. C’est facile d’y lancer un groupe et de commencer à répéter, même s’il manque la cohésion et la dynamique qu’on retrouve à San Francisco par exemple."

Propos recueillis par Punching Joe


Rappel : l'épisode 1 de notre mini-dossier "made in Sacramento" avec Public Nuisance.
Une playlist concoctée par Charles Albright, et le lien vers son bandcamp.

dimanche 28 juillet 2013

Big Tits-Ex-repeater 7''


Malgré les apparences, il n’y a aucune volonté ici de transformer un billet musical en machine à clics grâce à une URL putassière. Big Tits est bien le nom d’un groupe new-yorkais qui vient de sortir un excellent premier 45 tours.

Autre précision, ils ne sont pas non plus l’équivalent américain de nos délicats Gronibard. Pas de grindcore donc, mais plutôt une glam-pop sautillante qui n’a bien sûr pas échappé au radar de Matthew Melton, leader de Warm Soda, qui s’est empressé de réaliser une galette sur son label Fuzz City Records.


Fuzz City Records n’a pas été encore évoqué en ces lieux, pourtant le catalogue du label de Matthew Melton vaut le détour avec sa petite poignée de 45 tours où il est forcément question de glam acidulé et de power-pop lo-fi. On retient notamment ceux de Burnt Ones et d’Adam Widener.

Mais la meilleure sortie jusqu’ici est celle de ces fameux Big Tits, projet d’un certain Joey Genovese. Un titre par face et deux tubes glam-pop saturés qui n’ont rien à envier à Warm Soda, King Tuff et consorts. "Ex-Repeater" d’abord, toute en fuzz bubblegum, "I like it a lot" ensuite, qui se chante à tue-tête. On va suivre l’avenir du groupe de très près.
Punching Joe

Fuzz City édite également des compilations sur cassette, Summer of Fuzz, où l’on peut retrouver un autre titre de Big Tits, en écoute ci-dessous.


vendredi 12 juillet 2013

Beaches-She Beats

Chapter Music 2/2

Après la chronique du deuxième album de Dick Diver, on continue notre petit focus sur le label australien Chapter Music avec les cinq filles de Beaches, auteurs de She Beats, un puissant disque aux réverbérations shoegaze et psychédéliques.

Beaches était déjà apparu sur les radars indie en 2008 avec son premier LP. Le petit engouement qui a suivi la sortie a permis au groupe d’aller jouer aux Etats-Unis et notamment de se faire inviter aux All Tomorrows Parties et à l’Austin Psych Fest. En souvenir elles enregistrent même un 4 titres (Eternal Sphere) pour le label new yorkais Mexican Summer. S’en suit une période plus calme pendant laquelle Beaches peaufine à Melbourne ce She Beats. Un  disque qu’elles ont imaginé comme une œuvre collective et qu’elles ont pu travailler sereinement au Transient Studio, l’antre de Jack Farley.


She Beats est un album assez curieux qui, sous ses faux airs d’énième manifeste indie/noisy lambda, se révèle être une œuvre ambitieuse et grandement maîtrisée. Sur 11 titres, on ne trouve finalement que deux chansons répondant au format pop classique : la sautillante "Send them away", parfait single, et "Runaway" qui clôt le disque avec ses guitares catchy et son refrain léger. Pour le reste Beaches fait front, construisant des chansons où la puissance est de rigueur. Une partie de l’album est sous le signe d’un shoegaze qui, à la manière de leurs compatriotes the Laurels, convoque les vapeurs assourdissantes de Ride ("Out Of Mind", "Dune", "Weather"). Si la production est impeccable (joli travail sur les voix, basse monumentale), le disque ne se repose pas sur ce son et va chercher des compositions toujours plus sinueuses. "Distance" fait dans la transe tranquille avec ses cinq minutes de kraut-indie non sans rappeler Yo La Tengo. She beats comporte également quelques pistes instrumentales, et notamment "Granite Snake", énorme morceaux défoncé qui s’envole très haut. La deuxième partie du disque investit d’ailleurs des contrées plus psychédéliques. On retient par exemple la suante "Veda" avec ses tambours tropicaux et une guitare tout droit sortie de White Light/White Heat. Captivant et enivrant, She beats bat aux rythmes fracassés de ses aventurières soniques dont on attend déjà avec impatience le prochain LP.
Punching Joe


Lire la première partie du focus sur le label Chapter Music.
 Ecouter le premier LP de Beaches sorti en 2008 sur le label Mistletone records.

mercredi 3 juillet 2013

Dick Diver-Calendar Days

Chapter Music 1/2

L’histoire est finalement assez banale dans le petit monde du rock alternatif : celle d’un gamin (Guy Blackman) qui s’emmerde dans une ville isolée (Perth, Australie) et qui décide d’éditer lui-même son propre fanzine musical pour partager sa passion. Le paquet de photocopies agrafées avec amour s’appelle alors Chapter 24, en hommage à Syd Barrett. Guy Blackman trouve aussi que Perth regorge de super groupes, mais comme tout le monde s’en fout, il crée un label et commence par vendre des compilations cassettes faites maison (dont un tribute à Sonic Youth). Chapter Music est en train de naître, nous sommes en 1992 et Guy Blackman s’apprête à écrire un nouveau chapitre dans l’histoire des labels DIY, celui d’une structure qui va traverser deux décennies en toute humilité, sans autre motivation que de donner sa chance à des groupes. Délocalisé ensuite à Melbourne, Chapter Music va suivre les envies de son fondateur et bâtir un catalogue varié et pointu, regroupant entre autres : The Cannanes, the Crayon Fields, Primitive Calculators, Tenniscoats, Sleepy Township (son groupe) ou encore Molasses. Aujourd’hui Chapter Music reste une valeur sûre, la preuve avec les sorties récentes des deuxièmes albums de Dick Diver (Calendar Days) et Beaches (She Beats).

Dick Diver est un quatuor de Melbourne qui colle parfaitement à l’esprit de Chapter Music: humble, discret mais qui frappe toujours juste. Sur Calendar Days ils atteignent un raffinement pop rare et signent un des disques de l’année.

Il est essentiellement question d’équilibre dans la pop, d’une harmonie parfaite enveloppant voix et instruments dans une même respiration. Tout en délicatesse et en minimalisme, Dick Diver a su capter en l’espace de 11 titres cet équilibre ultime. Pourtant, loin d’eux l’idée de courir après une innocence, une naïveté, souvent garants de la fameuse "fraîcheur", si rassurante, qu’on aime retrouver dans une pop-song. Leur musique fait au contraire preuve d’une sagesse moins immédiate, mais révèle des chansons intelligentes et précieuses.


"Blue and That" ouvre avec un clavier soyeux faisant flotter une voix Lou Reedienne. Une caresse langoureuse stoppée par "Alice" et ses guitares scintillantes. Dans la foulée "Calendar Days" persiste : quelques accords de guitare claire et un duo de voix mixte en osmose ponctué par un harmonica céleste ; on sait d’ores et déjà que le disque sera sublime. Économe comme du Field Mice, pudique comme du Go-Between, la musique de Dick Diver est autant habitée par ces illustres aînés que par sa propre grâce. ""Boys et "Two Year Lease" se réfugient ensuite dans une chambre lugubre, susurrant quelques notes tombées du ciel entre deux silences béats. "Lime Green Shirt" et "Bondi 98’" gambadent elles sereinement, toujours portées par ce son limpide, tout en retenue, qu’on voudrait entendre plus souvent chez les poppeux. Une production tellement juste que la musique de Dick Diver en devient presque irréelle, des étincelles enivrantes de "Gap Life", à la berceuse lunaire "Amber" qu’on aimerait prolonger pour toujours. Calendar Days n’est pas un rafraîchissement éphémère, mais un grand disque pop sincère dont seules de très nombreuses écoutes feront accepter la réalité.

Punching Joe

♦ La deuxième partie du focus sur Chapter Music avec Beaches.
♦ A noter que des membres de Dick Diver sont aussi dans les rangs d'excellents groupes australiens comme UV Race, Total ControlBoomgates ou encore Lower Plenty

dimanche 16 juin 2013

EPs : Ross de Chene Hurricanes / Sic Alps

Pour ce nouveau billet on reste dans les formats courts avec la sortie récente de deux EPs très recommandables. D’un côté les fougueux et prometteurs Ross de Chene Hurricanes, de l’autre les tauliers californiens Sic Alps.

Ross de Chene Hurricanes est un duo australien basé à Melbourne. Ils viennent tout juste de publier leur premier 45 tours chez Anti Fade Records (Chook Race, The Living Eyes, Useless Eaters). Suivant la tradition d’excellence musicale de la ville (Eddy Current Suppression Ring, Woollen Kits,  Royal Headache, The UV Race, Frowning Clounds, etc.), Ross de Chene Hurricanes se démarque en 3 titres seulement grâce à un garage réverbé à l’extrême et une nonchalance bien de chez eux. On retient notamment "the Jailbird" avec sa guitare en morceaux et "Dirty Floor", paresseuse à souhait.


De l’autre côté du Pacifique, à San Francisco, les Sic Alps continuent de tracer seuls, et dans une relative indifférence, leur route alors que les collègues Ty Segall et autres Oh Sees bénéficient d’un petit moment de gloire. Il est vrai que la troupe de Mike Donovan n’a jamais eu le bon timing : arrivé un peu avant tout le monde, le groupe s’est enfermé au moment de l’explosion de la scène de Frisco dans une musique difficile d’accès, bien que passionnante à déchiffrer (US EZ en 2008 puis le génial Napa Asylum). Pourtant, fin 2012, Sic Alps prend tout le monde de court avec un LP loin de leurs habituels standards lo-fi…mais cela ne suffit toujours pas à les faire reconnaître. Sur l’EP She’s on Top, édité par Drag City, ils s’aventurent dans de nouvelles contrées et confirment leur statut de groupe insaisissable.

En effet Sic Alps sort les grosses guitares avec leur ribambelle de riffs nineties et solos décomplexés. "Biz Bag" galope avec ardeur sur une pédale big muff inarrêtable, tandis que "Carrie Jean", bien que plus cabossée avec sa rythmique saccadée, fait preuve d’une virulence tout aussi accrocheuse. Le tout est complété par une "She’s on top" méchamment tubesque. Ils seront à Paris le 1er juillet à l'Espace B.
Punching Joe

lundi 10 juin 2013

Maria False-Death/Mary 7”


Il y a quelques jours on parlait du premier EP de future, un duo parisien adepte des sonorités shoegaze. Le groupe fait partie de l’excellent collectif Nøthing, qui rassemble d’autres formations au goût prononcé pour les mélodies noires et les ambiances vaporeuses. On y retrouve également : The Name Of The Band, Venera 4, Saintes, DEAD et Maria False. Aujourd’hui on s’intéresse à ces derniers qui viennent tout juste de sortir un 45 tours chez le Turc Mécanique.


Maria False n’en est pas à son coup d’essai puisqu’ils avaient déjà enregistré un EP l’année dernière, Artefact, caractérisé par un shoegaze violent et puriste, qui réhabilitait les guitares nucléaires. Sur ce 45 tours la formule n’a pas changé et le quatuor s’applique une nouvelle fois à tout raser sur son passage. Complémentaires, les deux chansons "Death" et "Mary" ne font presque qu’une, déployant ce fameux mur du son où seules les voix surnagent.

A noter que le Turc Mécanique a apporté un soin tout particulier à cette sortie au tirage très limité. Les titres de Maria False sont en effet gravés sur un superbe vinyle transparent. Une autre édition, malheureusement déjà épuisée, avait même été agrémentée d’une pochette psychédélique cousue main. Une jolie manière de militer pour ce format si attachant.
Punching Joe



mercredi 29 mai 2013

Public Nuisance, Gotta Survive

Made In Sacramento 1/2
Capitale méconnue de la Californie, Sacramento vit dans l’ombre des fabriques à fantasmes que sont Los Angeles, San Francisco ou encore San Diego. Tapie dans les terres, cette ville moyenne se résume souvent à son équipe de basket, les Kings. Une ambiance pantouflarde et morne qui semble parfaitement convenir à l’éclosion de beautiful losers telle que l’histoire du rock en raffole. La preuve avec Public Nuisance, les génies sixties oubliés.


Les compilations Nuggets, Back From the Grave et autres Pebbles ont eu beau fouiner avec assiduité dans les moindres recoins du garage, aucune d’entre elles n’a croisé la route de Public Nuisance, improbable joyau sixties qui n’a été exhumé qu’en 2002 sur CD chez Frantic par Joey D, puis en 2012 sur vinyle, par Third Man Records.

Le groupe naît donc à Sacramento en 1964 sous le nom the Jaguars avant de devenir Moss & the Rocks et de publier son premier et seul 45 tours "There she goes"/"Please come back" (qui sera néanmoins réenregistré dans une version plus courte). Ces enregistrements captés aux studios Ikon de Sacramento sont supervisés par un certain Eirik Wangberg, dit le Norvégien, qui avant de collaborer avec Paul MacCartney ou les Beach Boys se prendra d’affection pour le quatuor. Moss & the Rock laisse alors place à Public Nuisance. Un nouveau changement de patronyme qui correspond aussi à une réorientation artistique. La pop sixties un brin psychédélique est délaissée au profit d’une identité sonore plus électrique et sauvage. Côté look, les freluquets deviennent des punk avant l’heure en enfilant des frusques toutes noires, un peu à la manière des Monks de l’autre côté de l’Atlantique. Nous sommes en 1967 et David Houston, Ron McMaster, Pat Minter et Jim Mathews prennent la route de San Francisco pour enregistrer des démos dans les studios du label Fantasy. Ces sessions, qui n’ont débouché sur aucune sortie, sont aujourd’hui considérées comme perdues. Heureusement pour eux, Eirik Wangberg croit toujours en l’avenir de Public Nuisance et en 1968 il en enregistre de nouvelles dans son studio d’Hollywood. Ces démos, qui n’en ont que le nom tant la production est incroyable de justesse, seront compilées dans la fameuse édition CD de 2002 (voir fin de l'article). Entre Beatles, Small Faces, Pretty Things et teen punk sixties, Public Nuisance construit un son qui mêle évidence mélodique et rage punk.


A la fin de l’année 1968 ils tapent dans l’œil de Terry Melcher, producteur des Byrds, qui les signe chez Equinox. Avec toujours le Norvégien aux manettes, un LP est enregistré à Los Angeles, qui deviendra le Gotta Survive que Third Man Records vient de rééditer en vinyle. Pourquoi le disque n’a pas été publié à l’époque ? A cause d’un coup du sort : au même moment Terry Melcher se retrouve au cœur de l’affaire Sharon Tate, l’actrice et femme de Roman Polanski, massacrée par les disciples de Charles Manson dans la maison que Melcher venait de quitter pour laisser la place au couple. Il avait d’ailleurs rencontré plusieurs fois Manson juste avant, lorsque ce dernier s’imaginait musicien. Traumatisé, Melcher abandonne ses projets en cours, laissant le disque de Public Nuisance dans les caves d’Equinox. Quelques mois plus tard le groupe se sépare. Fin de l’histoire.

On soulignait la qualité des enregistrements des démos de 67, les 12 titres de Gotta Survive sont encore plus époustouflants. Rien à voir avec du garage à la Back From the Grave, les Public Nuisance jouent clairement dans la cour des grands. D’emblée "Magical  Music Box" et "Strawberry Man" éblouissent par un son garage-pop limpide, qu’on pourrait presque qualifier d’indie (en usant d’anachronisme), tant le mix de ces deux chansons paraît moderne. Sur cette face A absolument parfaite, le quatuor s’essaye aussi au beat à la Pretty Things avec "Love is a Feeling" où Houston impose son chant éclatant, propulsé par les ruades de McMaster aux fûts. Aussi à l’aise quand il s’agit de se la jouer psyché, le groupe balance en toute nonchalance "Holy Man", chanson tordue et inquiétante qui ne manque pas d’asséner quelques coup de massue électrique. "Ecstasy", elle, enterre sereinement une bonne partie des Nuggets les plus psychédéliques. Tout dans cette chanson est fabuleux, de l’accent anglais foireux de Houston, à cette boucle de clavier mémorable, en passant par une progression virevoltante appuyée la basse menaçante de Minter. Et comme si ça ne suffisait pas, la face se termine sur "Gotta Survive", chef-d’œuvre de 6 minutes transpercé de toute parts par des ricanements hystériques et une fuzz diabolique.


La face B est légèrement en deçà et ne possède pas de morceaux de la trempe de "Ecstasy" ou "Gotta Survive". Elle n’en reste pas moins excellente et élargit un peu plus la palette de Public Nuisance, qui semble capable de tout faire. "7 or 10" passe par la case acoustique avec brio tandis que "Small Faces" se pare d’un son garage velu (il arrivera d’ailleurs à Jack White de reprendre la chanson sur scène avec les White Stripes). Quant à "Sabor Thing" et "Thoughts", elles démontrent, s’il en est encore besoin à ce stade du disque, toute l’intelligence du groupe dans sa manière de construire ses chansons. Une intelligence et une malice qu’ils investissent entièrement dans "I am going", sorte de bluette pastiche des Beatles qu’ils sectionnent en trois parties, quasi-identiques, pour un triptyque anti-tube qui prend la forme d’un collage pop audacieux et intriguant.


Cet enregistrement met donc en avant un groupe à part : quatre jeunes loups malins comme des singes qui ont su prendre toute la mesure d’un enregistrement studio, pour livrer un disque d’une qualité rare, tant dans sur la forme que le fond. A la fois quintessence d’une époque et avant-gardiste, ce bijou intemporel, trop longtemps perdu dans un trou noir de l’histoire du rock, est désormais à la portée de tous, ne passez pas à côté. 
Punching Joe

-L'édition CD de Frantic Records étant difficilement trouvable à des prix raisonnables, on a mis quelques extraits à écouter ci-dessous (avec le 45t des Moss & the Rocks).
-Suite et fin de Made in Sacramento avec les Readymades

samedi 25 mai 2013

Outsiders au Centre culturel de Serbie

"La formation académique en beauté est une imposture. Nous avons été tellement trompé, mais si bien trompé que nous pouvons à peine recouvrir une ombre de la vérité...L'art n'est pas l'application d'un canon de beauté mais ce que l'instinct et le cerveau peuvent concevoir au-delà de n'importe quel canon... "

Picasso, Boisgeloup, 1934, lettre à son ami Christian Zervos




Pour la Nuit des musées il y a une semaine, plutôt que d’attendre trois plombes à Beaubourg, on a décidé d’aller juste en face, au Centre Culturel de Serbie. Une expo avait attiré notre attention dans le programme, avec un nom fait pour nous plaire : Outsiders. Émerveillement garanti.

Jusqu’au 8 juin, la galerie du centre expose des œuvres issues de la collection du Musée d’art naïf et marginal de Jagodina : des dessins, des peintures, des sculptures. En Serbie, l’art brut et ses cousins (populaire, naïf) sont suivis au niveau institutionnel depuis plus de cinq décennies. Sur trois étages, le Centre culturel serbe nous permet donc d’approcher ces bijoux parfois fragiles, au vu des supports choisis sans souci de pérennité et datant pour certains des années 60. 

Revenons sur quelques figures qui nous ont particulièrement marqués :

Les créatures entremêlées de Vojislav Jakić dont on ne distingue ni le début ni la fin et qui semblent s’avaler perpétuellement les unes les autres. Une profusion d’organismes étranges tracée fiévreusement au feutre, au stylo et renforcée par l’utilisation de pastels. L’artiste décédé en 2003 aura réalisé plus de dix mille dessins dont beaucoup sur d’immenses rouleaux de papier. Le dessin sanguinaire, qui mesure près de six mètres sur trois, illustre d’ailleurs l’affiche de l’exposition. Une œuvre fascinante dont les couleurs ne dissimulent pas la sombre angoisse. L’artiste disait à propos de ses créations : "ceci n’est pas un dessin, un tableau, c’est du chagrin entassé."


Vojislav Jakić, sans titre, 2002

Vojislav Jakić, Un tableau à plusieurs titres, 1975

Les personnages psychédéliques de Sava Sekulić aux membres démultipliés et aux formes inattendues. Des associations d’idée incongrues qui s’expriment à travers une peinture plane, à la gamme chromatique réduite. L’artiste a reçu de nombreux prix à l’échelle internationale, même à titre posthume après sa mort en 1989.

Sava Sekulić, Quand chacun prend ce qui lui revient, 1975

Sava Sekulić, La nature marche sous la voûte céleste, 1974

Sava Sekulić, Le Germe de la vie, 1974

Les scènes aux détails répétitifs de Miodrag Pavlović. Cordonnier de profession, l’artiste peint de 1960 à 1970, sous tutelle de l’Institut de santé mentale de Belgrade où il reçoit les premiers encouragements de son médecin. Les compositions de l’artiste révèlent un sens indéniable du rythme avec un mouvement toujours parfaitement retranscrit, une dynamique flagrante.

Miodrag Pavlović, La Course, 1966


Les visions fantasmatiques de Vojkan Morar où des flots d’anges et d’âmes aspirent à rejoindre on ne sait quel ciel jaune étrange. L’artiste fait preuve d’une minutie obsédante notamment dans le détail de ses villes. Une image sur écran ne peut rendre compte de ces œuvres intrigantes car il manque ici le relief particulier de ses toiles, obtenu sans doute par superposition des couches de peinture ou par ajout d’une quelconque matière.

Vojkan Morar, Tout à la fois, 1992


Et bien d’autres encore, des anonymes mêmes, qui, s’ils n’ont transmis aucun nom, ont eux aussi laissé pour traces leurs traits délicieusement mystérieux.

auteur inconnu, La Vengeance, années 60

Milanka Dinić, Les Anges nous surveillent, 2009

Emerik Feješ, Notre-Dame de Paris, 1962

Le peintre des portraits mélancoliques, La Fille en rouge, 1960/70


Nous regrettons de ne pas avoir eu vent de l’expo plus tôt et de vous passer le mot aussi tard, il vous reste une quinzaine de jours…foncez !

Hanemone